journal en commun - Hiver 2026 / N°14

Les personnes âgées sont-elles aujourd’hui plus « isolées » qu’hier ? Florence Audiger : Un baromètre réalisé en 2025 par Les Petits Frères des Pauvres montre qu’il y a 2 millions de personnes âgées isolées en France, un nombre qui risque d’augmenter dans les années à venir avec le vieillissement de la population. 750 000 personnes sont également en situation dite de « mort sociale », et il s’agit là d’une hausse de 42 % en 4 ans. Y a-t-il une définition objective et précise de l’isolement ? Florence Audiger : Une personne est dite en situation de « mort sociale » quand elle n’a plus de contact avec le cercle familial, amical, la vie associative et le voisinage. Si l’isolement reste objectif parce qu’il se mesure au manque de relations sociales, le sentiment de solitude, lui, est quelque chose de subjectif : des personnes peuvent se sentir isolées même si elles font partie d’un collectif. Peut-on vivre en EHPAD et être en situation d’isolement ? Stéphanie Berguer : Bien sûr, mais chaque situation est différente. Nous accueillons des personnes qui aiment la solitude sans être en situation d’isolement, tout comme des résidents qui viennent en animation quatre fois par semaine mais qui disent se sentir seuls. Cependant, selon les visages, les attitudes, nous sommes capables de repérer les « glissements ». Dans ce cas, nous déclenchons la visite d’une psychologue et nous échangeons avec l’équipe pluridisciplinaire pour adapter nos pratiques de façon très rapide. Comment les structures que vous représentez agissent-elles pour lutter contre cet isolement ? Hélène Gaboriau : AGEVIE organise des journées d’accueil de jour durant lesquelles des personnes âgées vont, en groupe, réaliser des choses du quotidien : préparer un repas, manger ensemble, faire des activités cognitives ou bien juste discuter. Nous travaillons aussi en commun avec d’autres acteurs sur le territoire pour orienter vers d’autres services et dispositifs. Florence Audiger : Chez Les Petits Frères des Pauvres, notre accompagnement se fait à travers des visites de convivialité assurées à domicile par des bénévoles, avec de l’écoute, des jeux, des sorties… Nous organisons aussi des activités collectives, une fois tous les quinze jours. Et dans les zones où nous n’avons pas d’équipe de bénévoles, nous proposons un accompagnement téléphonique. Malheureusement, nous n’arrivons pas toujours, par manque de bénévoles, à répondre à tous les signalements que nous recevons. D’autant qu’en territoire rural, le transport est un frein. Stéphanie Berguer : À l’EHPAD Puygibault, parmi notre programme d’animations, nous accompagnons par exemple des résidents pour leurs courses en grande surface. C’est une activité qui peut paraître basique, mais qui leur permet de rester acteurs de leur vie. En termes de dignité, c’est très important. Nous avons notre bus adapté, un bel outil qui peut transporter quatre fauteuils roulants et facilite l’inclusion de tous. Nous cherchons d’ailleurs des mécènes pour financer sa modernisation ! À chaque élection, nous emmenons aussi voter des résidents. Le rôle citoyen d’une personne âgée est primordial, il faut le cultiver. Hélène Gaboriau : Les personnes âgées doivent garder du sens à leur vie. Nous devons nous rappeler qu’elles restent des individus à part entière, qu’elles ont été des enfants, des travailleurs, des frères ou des sœurs, des amis, des amants. Il ne faut pas les réduire à des personnes en perte d’autonomie à qui l’on va tout faire, et choisir à leur place. Pour Noël, avec tous les accueils de jour d’AGEVIE en Touraine, nous organisons une grande fête à Tours. C’est un repas partagé, simple, festif, durant lequel on voit nos adhérents danser, sourire… Pour organiser ce type de moments, nous avons tous besoin de partenaires : Stéphanie, tu parlais de minibus, chez nous, ce sont les Apprentis d’Auteuil qui nous en mettent un à disposition. Pour vivre (et vieillir) heureux, faut-il vivre entouré ? Stéphanie Berguer : Entouré oui, mais de gens qu’on aime (rires) ! On privilégie forcément la qualité à la quantité. Florence Audiger : Là où certaines personnes âgées prennent un petit coup, c’est quand elles disent ne plus se sentir « utiles », quand elles ont l’impression de ne plus avoir leur place dans la société. Hélène Gaboriau : J’ai l’exemple d’une dame qui est venue à notre accueil de jour une fois, puis deux. Un jour, sa fille me dit : « Depuis qu’elle vient vous voir, maman a retrouvé de l’entrain. » Elle s’était remise à faire son ménage, son jardin, ça l’avait redynamisée dans son quotidien. Le bénéfice de ce genre de dispositif ne se mesure pas seulement à l’instant où les gens sont accueillis. C’est un cercle vertueux ? Hélène Gaboriau : Complètement, mais ça ne se fait pas en un claquement de doigts. Chez AGEVIE, on commence avec trois journées « d’essai ». Souvent les personnes adhèrent, mais il faut être un peu stratège car l’idée n’est pas de forcer, mais de susciter l’envie. Florence Audiger : Ce qui compte, je crois, c’est la régularité des rendez-vous. Car le lien, et c’est normal, met du temps à se créer. Stéphanie Berguer : Ce que vous dites se vérifie aussi en EHPAD. Quand les résidents arrivent ici, ils ont différents deuils à réaliser (leur maison, leur conjoint, un animal, leurs effets personnels…), alors je ne vais pas leur dire le premier jour : « Ici, c’est génial, il y a plein d’animations ! » J’ai une posture accompagnante dans la durée et, au fur et à mesure, on échange de plus en plus, la confiance se crée et, un jour, ils sont prêts. Nous créons avec eux des affinités, comme il se crée entre eux des affinités, des envies et même des désirs. En 2022, nous avons d’ailleurs célébré un mariage ! Les personnes âgées ont-elles davantage besoin de liens avec la jeunesse ou avec des personnes de leur âge ? Hélène Gaboriau : Il faut des deux. Le lien intergénérationnel reste important. Quand on fait venir des enfants, les personnes âgées ont la banane. La médiation animale et la musique marchent aussi très bien. Stéphanie Berguer : Je confirme, Michel Sardou, ça vaut un lapin sur la table (rires) ! Plus sérieusement, avec la médiation animale, j’ai constaté que des résidents statiques et apathiques ont changé d’attitude de façon radicale. On leur pose un lapin sur eux, la main se lève, les yeux se posent sur l’animal, la dame se met à parler, le miracle opère. La puissance de l’animal est assez incroyable. Au niveau de l’intergénérationnel, je remarque que ça fonctionne très bien avec les 11-15 ans. Les enfants sont plus grands, plus calmes, ils posent des questions. De ce point de vue, le Covid avait eu un impact important. Les jeunes ne pouvaient plus venir au sein de l’EHPAD, et pour les faire revenir, j’ai dû ramer. Ils sont désormais de retour car le bénéfice est certain. Florence Audiger : Ce sont des activités qui présentent d’ailleurs un intérêt pour les deux parties, car l’isolement des jeunes va aussi devenir un problème. Stéphanie Berguer : Tu as raison. Début janvier, nous avons fait venir des jeunes des Apprentis d’Auteuil pour la Galette des Rois. C’était un premier contact, on se demandait comment ça allait se passer, mais la Galette, c’est génial, ça marche toujours ! On a ensuite sorti des jeux de société, les jeunes devaient nous quitter à 16h30, ils sont repartis à 18h ! Florence Audiger : C’est important de lutter contre « l’âgisme ». Dans un autre domaine, Les Petits Frères des Pauvres font des interventions dans des collèges et des lycées pour désamorcer certains préjugés. L’intergénérationnel évite aussi aux générations de se monter les unes contre les autres. Les entourages familiaux oublient-ils aujourd’hui leurs « vieux » ? Hélène Gaboriau : Il y a des familles soudées et plus présentes que d’autres, comme il y a des personnes âgées qui ne voient jamais leurs enfants et leurs petitsenfants. Mais je me retiendrai d’émettre des jugements, car il y a des histoires de vie qu’on ne connaît pas. Stéphanie Berguer : Il est loin le temps où l’on gardait son parent à la maison jusqu’à la fin. Les familles sont plus actives et moins disponibles au domicile : on visite le parent, on est là, mais on préserve sa vie privée et sociale. Hélène Gaboriau : Je crois qu’on peut accompagner un proche tout en continuant de garder du temps pour soi. Ce n’est pas parce qu’on ne prend pas son père ou sa mère à la maison qu’on est un mauvais aidant. Florence Audiger : Il y a beaucoup de personnes âgées qui n’ont pas envie d’habiter chez leurs enfants. Et tu as raison, le non-jugement est essentiel dans nos métiers. On ne cherche pas à connaître l’histoire de la personne, c’est comme cela que Les Petits Frères des Pauvres accompagnent aussi des personnes à la maison d’arrêt de Tours. Stéphanie Berguer : J’accompagne des résidents qui ne cultivent plus de lien avec leur famille mais qui, pourtant, sont hyper entourés parce que les voisins ou les amis sont parfois tout aussi importants. Un dernier message à passer ? Ensemble : Nous recherchons toutes des bénévoles ! Contacts : AGEVIE, association œuvrant pour l’accompagnement des personnes âgées (accueil de jour) en Touraine et de leurs aidants (plateforme de répit) : 02 47 36 96 83 / accdejour@agevie.fr Les Petits Frères des Pauvres en Sud Touraine : 07 71 91 58 31 ou florence.audiger@petitsfreresdespauvres.fr Service animation de l'EHPAD Puygibault : 02 47 91 31 84 ou animation@ch-loches.fr on en cause ? en commun • hiver 2026 17

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